blog de François Coupry

Vilaines Pensées 161 :
Tout fout le camp?

V

Sinistre sensation : les écrivains de ma génération, nés entre 1945 et 1955, sont tous emprisonnés, ou plutôt relégués, entourés d’un mur de silence. On n’en parle plus, comme s’ils n’existaient plus.
Leurs années 1970-1990 furent vibrantes, la littérature s’explosait dans l’invention des mots et des structures narratives, des créations de fictions, des transgressions du récit, le beau mauvais goût du romanesque baroque.
Ces expériences hors-limites, en l’écho international des Sud-Américains et jusqu’aux fonds de verre de quelques Polonais, ces originalités, ces nouveautés radicales sont aujourd’hui interdites, castrées, menacées de prison, de camps de redressement, en Europe comme en Chine. Et nul n’oserait publier Le Bruit et la Fureur, Conversation à la Catedral ou le Pastis de la Rue des Merles, au risque de se retrouver à l’asile d’aliénés.
Règnent béatement, à l’image d’un indéterminé mondial, des romans creux du nombril, des récits petits, pauvres, corsetés, féminins, corrects et bien peignés, sans imaginaire et ne reflétant que la désolante platitude délavée du vécu, pour bien faire oublier le chaos du Babel de l’univers.
Heureusement que je suis déjà vieux, sinon vivre dans ce monde moral et encadré pousserait à se suicider vite, de tristesse, de pauvreté intellectuelle.
Et heureusement que, face aux uniformités, aux désespérants manques d’audace de notre époque de jeunes et d’adultes ordinaires, demeurent des îlots de résistance, des villages urbains ou des quartiers campagnards disséminés de par le monde, qui pensent les mathématiques quantiques, qui lisent et font des poèmes créatifs, qui vivent parfois autrement, gentiment, pour contrer la folie universelle de communiquer dans la rentabilité et les guerres : ils restent délibérément dans la solitude, l’isolement, et trop souvent dans l’émiettement géographique des énergies.
De même que (mais il ne faut pas le dire) s’isolent sur des îles de plages et de palmiers les très très riches gens qui ignorent délibérément le reste du monde et sont ignorés du commun des mortels. Parce qu’ils profitent d’une économie qui essore la planète, parce qu’ils n’ont rien à foutre des imbéciles aux cerveaux creux et parce que, justement… ils sont immortels ! Ils représentent (bien sûr ?) l’avenir de l’humanité : non sans un certain danger, un certain héroïsme, ils expérimentent sur eux-mêmes une trans-humanité, ou une post-humanité, longévité forcenée, remplacement d’organes usés, changement constant de visage, lévitation par implantations d’ailes, plaisir de manger ou d’aimer sans grossir ni procréer, le bonheur…

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