blog de François Coupry

Vilaines Pensées 249 : Paroles de Tengo-san (6)

V

Repartant du dix-huitième siècle, je revins, moi le chien (inquiet ?) (radieux ?) (sur un air de saxo ?), en l’an 2020 avec M. Piano qui désirait évaluer la situation. Presque la totalité de l’humanité portait des masques, des voiles sanitaires, pour se protéger des autres, des réanimations à l’hôpital, de la pandémie mortelle, on râlait, on rouspétait. En réalité, du moins en mon œil canin, on était content : il ne faut pas le crier sur les toits mais les singes pensants adorent être masqués, ils évitent alors les transparences, les regards avides, les accusations. Ainsi, ils sont innocents. Mais moi, dans les villes, les villages vides, sous le soleil ou la pluie, je scrutais au travers des masques et des peaux. Et je remarquais un phénomène renversant : beaucoup d’humains se réfugiaient mentalement comme au début du vingtième siècle, en un temps où les informations minimales auraient négligé la Maladie, où l’on ne voyageait point en avion, où les relations n’étaient pas encore mondiales ! Et je les voyais soudain tels qu’ils s’imaginaient, se fantasmaient heureusement vivre, un monde où ils rêvaient se retrouver, fuyant un réel trop mouvementé, impensable. Oui, en ce mois d’août 2020, je les voyais comme en surimpression : les enfants avec des cols blancs, un costume marin, les hommes avec de grosses moustaches et des canotiers, ou bien en habit noir et haut-de-forme, les dames en longues robes superposées sur de coquins jupons, des ombrelles, les paysans poussaient la charrue, on semait à la main en chantant, personne n’était voilé, à part de belles mahométanes folkloriques. — Regarde mieux, Tengo, me dit soudain Piano, moi je ne vois rien, ne sens rien, mais je suis intellectuellement certain qu’en se réfugiant dans les imageries du passé, ils ont tous la nostalgie de leur présent perdu. Effectivement, et cela (m’énerva ?) (me ravit ?) (me poussa à aboyer ?), au delà de l’apparence archaïque qu’ils se donnaient, les humains actuels recherchaient les souvenirs, les échos d’un temps déjà lointain où l’on s’envolait en avion, et en polo, autour du globe terrestre, où l’on n’était ni mâle ni femelle, mais multicolores et sans identité, sans lieu ni espace, où l’on était joyeux, abruti par les idées simples des publicités philosophiques, et quand les nouvelles générations ne duraient que cinq minutes. Les bruits oubliés des boîtes de nuit étaient comme une madeleine trempée dans du thé, nous allions, Piano et moi, à la recherche d’une modernité perdue.Ainsi parlait Tengo-san, chien.

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